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Expériences journalistiques à l'AFP écrites par Simon Michau (1922-2021)
Le Vietnam (d'août
1961 à décembre 1963)
1) Une semaine à Vientiane C'est à Bangkok que j'eus mon premier contact avec l'Asie du Sud Est et son climat tropical très chaud et très humide. Un Boeing 707 d'Air France venant de Téhéran m'y déposa en fin d'après midi après un long et ennuyeux voyage. Je devais y passer la nuit et y prendre, le lendemain, un avion pour Vientiane. Sans nouvelles de son nouveau correspondant au Laos, la direction de l'AFP m'avait demandé de me rendre en priorité au bureau de Vientiane qui, comme celui de Phnom Penh au Cambodge, dépendait du bureau de Saigon, en principe du moins. A l'aéroport de Bangkok, je fus accueilli fort civilement par une journaliste chinoise d'une quarantaine d'année qui travaillait à la pige pour l'AFP. Celle-ci me conduisit en ville où nous arrivâmes la nuit venue. La circulation y était intense. Le centre de la capitale, très moderne, brillait de mille enseignes lumineuses. Nous eûmes une conversation agréable et intéressante, d'abord dans son bureau et ensuite dans un restaurant où je m'essayais à la cuisine épicée locale. Après une nuit reposante dans un hôtel climatisé, ma collègue chinoise me fit faire en voiture un tour du centre. Je découvrais alors la foule asiatique grouillante, émaillée des robes safran des bonzes ; les monuments funéraires arrondis que l'on nomme "stupas" ainsi que les gracieux temples thaïlandais aux toits vernissés dont les extrémités se recourbent avec élégance vers le haut. L'après-midi je prenais place dans un vieux DC-3 pour me rendre à Vientiane et d'un seul coup, je changeais de monde. J'étais le seul blanc à bord de ce bimoteur à hélices. Les autres passagers, des asiatiques de toutes origines et qualités, transportaient avec eux des bagages des plus hétéroclites, y compris quelques poulets vivants ! Le vieux Dakota ne volait pas très haut et je pus apercevoir d'abord de nombreuses rizières en terrasse, où le vert foncé des cultures alternait avec les reflets argentés de la lumière sur l'eau, puis des collines et des monts recouverts de denses forêts tropicales. Arrivé à Vientiane, j'eus l'impression de me trouver à la campagne ! La capitale laotienne, située au bord du Mékong, un fleuve très large aux eaux limoneuses, était à l'époque une grosse bourgade provinciale peu moderne, dont les rues, à la saison des pluies, étaient fort boueuses. Je descendais à l’hôtel Constellation, un tout petit hôtel au confort spartiate : pas d'eau chaude et pas de climatisation. Tenu par un Vietnamien anticommuniste qui avait fuit Hanoi, le Constellation était le point de ralliement des journalistes étrangers de passage dans la capitale laotienne. Un appareil de téléphone trônait sur le comptoir du bar mais n’était d'aucun secours, le réseau téléphonique local ne fonctionnant plus ! C'est tout naturellement à hôtel Constellation que je rencontrais le correspondant local de l'AFP, un certain Roger Videau, dont la direction de Paris était sans nouvelle depuis son arrivée à Vientiane six mois plus tôt ! L'actualité politique locale, brusquement chargée, ne facilita pas ma tâche : une reprise des négociations de paix entre les princes laotiens ennemis était annoncée (l'un, d'obédience communiste tenait le nord du pays, le second, pro-occidental, régnait à Vientiane et le sud du pays). Cela me donna l'occasion d'une virée en hélicoptère militaire américain pour aller, avec Videau, couvrir ces négociations qui se déroulaient dans un village de la Plaine des Jarres. La veille de mon départ pour Saigon, nous dînâmes au restaurant de l'aéroport, un restaurant tenu par des français et qui avait la réputation d'être le meilleur de tout le Cambodge. Je me régalais notamment d'une friture de petits poissons du Mékong. Une fois sorti, Videau me demanda si j'avais remarqué deux personnages attablés dans un coin du restaurant. Ce sont, me dit-il, de gros trafiquants d'opium : avec la connivence de gens au pouvoir, ils transportent en avion des sacs d'opium provenant du Triangle d'Or (région aux frontières communes du Cambodge, de la Birmanie et de la Thaïlande) qu'ils larguent ensuite au dessus du Golfe de Bengale près de navires complices. Il ne fait pas bon être dans leurs jambes, ajouta-t-il, car ils ont l'arme facile : il y a quelques mois, une dispute entre deux gangs rivaux de trafiquants a fait trois morts à l’aéroport. Un an plus tard, je devais retourner à Vientiane, cette fois pour accueillir le successeur de Videau, car il avait été depuis rappelé à Paris.
2) Premiers pas au Vietnam En arrivant à Saigon, alors capitale du Vietnam Sud (le Vietnam était alors partagé en deux depuis les accords de Genève de 1954), ma première tâche fut également de redresser une situation fâcheuse : mon prédécesseur avait à ce point déplu au gouvernement du Vietnam Sud que ce dernier non seulement l'avait expulsé, mais encore avait intenté un procès à l'AFP. Il avait en effet accusé l'AFP de ne pas respecter la clause d'exclusivité incluse dans le contrat signé avec l'agence officielle Vietnam Presse, à preuve, selon le gouvernement, que l'ambassade de France recevait de l'AFP le même service de nouvelles. L'accusation était techniquement guère fondée, vu que l'ambassade de France non seulement était territoire français, mais encore recevait le service de nouvelles de l'AFP pour sa seule "information" et non pour "diffusion". Je n'ai jamais su les raisons exactes qui avaient provoqué l'expulsion de mon prédécesseur. Sans doute avait-il publié des informations qui avaient plu au président Ngo Dinh Diem. Peut être aussi avait-il fait montré, comme certains français alors en poste au Vietnam, une attitude teintée d'un certain colonialisme nostalgique et dépassé ? Quoi qu'il en fut, je commençais dès mon arrivée une série de visites aux autorités vietnamiennes, en leur indiquant que j’étais venu dans leur pays sans idées préconçues et que je ne demandais qu'à apprendre à le connaître en toute objectivité. Je rencontrais ainsi le ministre de l'action civique, un ministère très important à l'heure de la guérilla communiste, le ministre des affaires étrangères et le directeur de l'agence Vietnam Presse. Mes interlocuteurs me firent bonne figure, peut-être parce que je venais des États-unis où j'avais été en poste, et non de France. Ils me donnèrent assez facilement le bénéfice du doute et m'informèrent bientôt que le gouvernement avait décidé d'abandonner le procès intenté à l'AFP ! L'ambassadeur de France à Saigon, M. Roger Lalouette, me donna à entendre qu'il eut aimé que ma première visite fusse pour lui. A l'opposé, l'établissement de relations de travail correctes avec l'ambassade des États-unis me fut facilité par le fait que je venais de passer sept ans à couvrir l'actualité aux États-unis et en particulier les dernières élections présidentielles. L'AFP disposait à époque d'une maison bureau dans le centre de Saigon, assez proche du palais présidentiel et agrémenté d'un jardinet où poussait un bananier dont j'avais plaisir à voir les nouvelles feuilles se dérouler en grandissant. La partie habitation de la maison n'offrait qu'une chambre ce qui était insuffisant pour une famille de quatre personnes et je décidais d'en chercher une autre dès que possible. Au bureau, j'héritais d'un adjoint français un peu plus âgé que moi, un certain Burfin qui avait cherché à remplacer le directeur expulsé et qui s'avéra être un journaliste en chambre plus qu'un reporter. Burfin était un ancien des services "parallèles" français d'Hanoi à époque de la guerre d'Indochine ; il sortait rarement du bureau, se contentant le plus souvent de couvrir l'actualité en s'inspirant du bulletin quotidien de nouvelles diffusé par l'agence Vietnam Presse et d'une revue de la presse vietnamienne en français concoctée par l'ambassade de France. Bref, sa conception du métier était à l'opposé de la mienne et son travail modérément apprécié au siège. Le bureau comprenait également deux Vietnamiens, l'un chargé de la partie administrative, l'autre, un homme à tout faire, qui servait notamment de chauffeur. Très rapidement, je lui fis savoir que je prendrais moi-même le volant de la Peugeot 403 noire de service.
Fin septembre, comme prévu, ma femme et nos enfants arrivèrent à Saigon. Il
faisait encore très chaud. Tant bien que mal, la famille s'entassa dans la
maison bureau Une déception de taille nous attendait : contrairement aux
indications fournies par le siège, l’année scolaire à Saigon ne commençait pas
comme en France au début d'octobre, mais le 1er juin à la fin de la saison des
pluies ! Mes enfants se virent contraints en conséquence de redoubler leur
dernière classe, prenant ainsi un an de retard dans leurs études secondaires.
Parallèlement, la situation s'aggravait au Vietnam Sud avec une intensification
des attaques des Vietcongs*
en province, c'est à dire des opposants au régime de Ngo Dinh Diem soutenus et
armés par le gouvernement communiste du Vietnam Nord. Inquiet, le président
Kennedy envoya à la mi-octobre le Général Taylor au Vietnam Sud avec mission
d'étudier sur place la situation et de lui faire des recommandations sur l'aide
qu'il convenait d'apporter au régime de Saigon. Ce fut une aubaine pour moi, car
j'obtins de l'ambassade américaine d'accompagner le Général dans sa tournée en
province. Je pus ainsi, en quelques jours, découvrir l'essentiel du Vietnam Sud
et de ses problèmes.
Alors que la spéculation allait bon train sur les décisions que Kennedy se
préparait à prendre au vu des recommandations de son général Taylor,
l'ambassadeur de France, Mr Roger Lalouette, me pria ainsi que ma femme de
passer un dimanche sur sa pinasse* pour une promenade sur le Mékong. Nous nous
rendîmes à son invitation. Entre deux plongeons dans les eaux limoneuses du
Mékong et un déjeuner agréable, je me retrouvais en caleçon de bain sur le pont
de la pinasse en compagnie de l'ambassadeur et d'un de ses hôtes, le directeur
général des Bières 33 qui m'apparut alors comme l'éminence grise des intérêts
économiques français encore très importants au Vietnam Sud. Et tandis que nous
nous dorions au soleil, M. Lalouette me confia dans le plus grand secret que son
ami, l'ambassadeur des États-unis, lui avait révélé que le gouvernement de
Washington avait décidé d'envoyer des troupes américaines combattre au Vietnam.
Je tenais là, si ses dires étaient exacts, le scoop de ma vie. Par prudence
toutefois, tôt le lendemain matin je contactais mes sources à l'ambassade des
États-unis. J'en retirais la quasi certitude que la nouvelle communiquée par
l'ambassadeur de France était pour le moins prématurée et m'abstenais donc d'en
faire état. Bien m'en prit, car bientôt Washington annonçait seulement l'envoi
d'un contingent supplémentaire de conseillers militaires et de nouveaux
armements. J'étais passé à côté d'une fausse nouvelle sensationnelle ! Pas
tellement fausse pourtant, car les conseillers militaires allaient bientôt
prendre, en douce, une part croissante aux activités anti-guérilla. A quelques temps de là, nous fûmes réveillés aux petites heures par des explosions proches et le crépitement de mitrailleuses : deux avions bombardaient le palais présidentiel voisin. Je conseillais à ma femme et aux enfants de se réfugier sous l'épaisse table de la salle à manger. Pour ma part, je gagnais le bureau où, tout en regardant par la fenêtre ouverte un avion piquer en direction du palais, je m'efforçais en vain de téléphoner au bureau de l'AFP à Tokyo car, à cette heure, seule la liaison téléphonique Saigon-Tokyo était ouverte. Je ne pus avoir la communication, car l'état d'urgence avait été proclamé et toutes les liaisons avec l'étranger suspendues. Le bombardement du palais, par deux pilotes rebelles, dura peu : l'un des deux avions touché par la DCA s'abattit dans le Mékong, l'autre alla se poser au Cambodge. Le bombardement avait certes endommagé le palais présidentiel, mais le président Diem et sa famille en étaient sortis indemnes. J'expliquais dans une lettre à la direction mon impossibilité de téléphoner à Tokyo. Il me fut répondu qu'à l'avenir, en cas d'urgence, c'est au bureau de l'AFP à Singapour que je devrais téléphoner. Renseignements pris, il s'avéra qu'aucune liaison téléphonique n'existait alors entre Saigon et Singapour ! La
décision de Washington d'accroître sa présence au Vietnam eut indirectement une
répercussion fâcheuse sur ma recherche d'un nouveau logement. Les américains
prêts à payer des loyers élevés et au surplus en dollars, raflaient toutes les
maisons mises sur le marché. Et je dus, pour les battre à leur propre jeu, louer
au nom de l'AFP une maison dont la construction n’était pas achevée et, qui plus
est, à des conditions peu légales ! Le siège accepta notamment qu'une partie du
loyer soit payée au propriétaire, en douce, en francs à Paris. Évidemment, ma
correspondance avec le siège au sujet de ces arrangements s'effectua par la
valise diplomatique. Quelques mois plus tard, la maison était prête et nous nous
y installions avec notre chienne Kaya que j'avais fait venir par avion ! Notre
nouvelle demeure était située dans une rue calme et ombragée, pas trop loin du
centre de la ville. Elle comportait : au rez-de-chaussée, un bon living/salle à
manger en L et une pantry* ; à l'étage, trois chambres dont deux furent équipes
de climatiseurs. La cuisine et une chambre de bonne attenantes donnaient sur une
courette suffisante pour y garer la voiture. Quant au bureau de l'AFP, il
restait dans l'ancienne maison que la direction avait décidé de conserver.
3) La vie quotidienne Très vite, je fus très pris par mes activités professionnelles. J'arrivais au bureau au plus tard à 8 heures du matin afin notamment de prendre connaissance d'une copie du service de nouvelles diffusées par l'AFP et captées par l'ambassade de France. A la différence du bureau de Téhéran en effet, le bureau de Saigon n’était pas équipé pour recevoir ce service. Je donnais ensuite quelques coups de téléphone, plus pour prendre des rendez-vous que pour obtenir directement des informations, car mes interlocuteurs se montraient généralement peu discrets au téléphone. Puis je partais en ville prendre contact avec le service d'information de la présidence, l'agence officielle Vietnam Presse, les ambassades des États-unis, de France etc, le commandement militaire américain au Vietnam (MACV) etc. , tachant de glaner ici et là quelques informations ou bribes d'informations. Vers midi, je regagnais le bureau où je me plongeais dans la lecture du bulletin quotidien d'informations de l'agence gouvernementale Vietnam Presse et dans la revue de presse locale faite à l'ambassade de France. Puis, Burfin et moi, décidions des informations, commentaires, extraits de presse que nous allions rédiger pour notre émission radio quotidienne vers Paris qui avait lieu de 14h00 à 14h30. Le bureau louait en effet une demi-heure d’émission radio aux PTT de Saigon afin de réduire ses frais de transmission. Les nouvelles recueillies en dehors de cet horaire et présentant un caractère d'urgence étaient envoyées sous forme de télégramme de presse dont le coût était élevé. Ma femme de son côté commençait sa journée en donnant ses directives aux domestiques à notre service. Parfois la communication avec elles était difficile, car leur français laissait passablement à désirer. "Qui c'est qui vous voulez manger aujourd'hui ?" demanda un jour l'une d'elle. Ma femme conduisait ensuite les enfants à l’école Saint-Exupéry de Saigon, généralement en cyclo-pousse, d'où elle les reprenait en fin de matinée pour les emmener se rafraîchir à la piscine du Club Sportif de Saigon, un club sélect où les français de la bonne société se retrouvaient. Si je le pouvais, après avoir remis à la Poste Centrale notre copie pour émission radio de 14h00, je passais au Cercle Sportif prendre femme et enfants pour les ramener déjeuner à la maison. Un déjeuner suivi pour moi et les enfants, qui n'avaient pas classe l’après midi, d'une bonne sieste. D'une heure à quatre heure de l’après midi, Saigon était en effet une ville pratiquement morte, écrasée par la chaleur. En fin d’après midi, je reprenais mes activités professionnelles qui, souvent, se prolongeaient, en compagnie de ma femme, par un cocktail dans une ambassade, un dîner officiel ou entre amis etc. Ces activités sociales étaient propices à l'établissement et au développement de contacts ainsi qu'à la collecte éventuelle d'informations. Rompant avec nos habitudes de Téhéran, nous fûmes amenés par ailleurs à organiser chez nous quelques dîners officiels, en particulier pour ne pas être en reste avec l'ambassadeur de France. Mes enfants devinrent assez vite amis avec des enfants de relations françaises, notamment un dentiste de l'armée travaillant à l'hôpital français Grall et vice-consul de France. Par contre à l’école où ils avaient du mal à suivre et où ils se trouvaient noyés dans une masse de Vietnamiens ardents au travail, ils ne se firent guère d'amis. Trop occupé par mes tâches de correspondant, je n'avais guère le temps de suivre leurs études et en laissais la charge à ma femme. Le climat les fatiguait probablement malgré les précautions prises.
Reste de l'ère coloniale, l'ambassade de France disposait encore à l'époque de
plusieurs villas à Dalat, où son personnel pouvait, à tour de rôle, aller
profiter de la fraîcheur relative des Hauts Plateaux lors de la saison des
pluies (mars/juin) particulièrement difficiles à supporter à Saigon.
L'ambassadeur eut la gentillesse d'offrir aux miens une semaine de détente dans
une de ces villas. Ma femme et les enfants firent le voyage en avion, la route
étant alors assez dangereuse en raison d'hostilités intermittentes. Leur séjour
faillit aboutir à une catastrophe : mon fils cadet, ayant joué en cachette avec
des allumettes, provoqua un incendie de taillis que les pompiers parvinrent à
temps à maîtriser avant qu'il ne gagne la résidence d’été voisine du président
Diem ! De retour à Saigon, à l’ambassade, l'ambassadeur se borna à faire les
gros yeux à l’incendiaire tenu de présenter ses excuses et fit un sourire à sa
mère.
4) Les difficultés de l'information à Saigon Etre journaliste au Vietnam Sud était pas chose aisée : il fallait en effet rechercher la vérité au delà des informations officielles, au delà des silences ou d'un foisonnement de rumeurs difficiles à contrôler et le plus souvent fausses ; il fallait ensuite tenter d'écrire la vérité tout en s'efforçant de ne pas s'aliéner outre mesure l'un des participants au drame que vivait le pays au sortir du colonialisme. Les intérêts des divers acteurs étaient d'ailleurs loin d’être les mêmes. Le gouvernement Diem était absolu, ultranationaliste, catholique et secret : il avait besoin de l'aide des États-unis dans sa lutte contre les Vietcongs et le Nord Vietnam mais entendait rester maître de ses décisions et maître chez lui. Ses alliés américains, civils et militaires, avaient du mal à comprendre pour leur part que le Vietnam appartenait à une culture différente de la leur ; ils n'en étaient pas moins déterminés à s'opposer par tous les moyens à la conquête du sud-est asiatique par les communistes, quitte parfois à imposer leurs vues. De son côté, la France, notamment par le biais de son ambassade à Saigon, cherchait, souvent en sous main, à conserver un rôle important quoique secondaire dans son ancienne colonie, en raison des liens anciens, culturels notamment, mais aussi d'importants intérêts économiques sur place tels que les plantations d'hévéas de la société "Michelin" ou les usines des "Glacières et Brasseries d'Indochine". Il y avait enfin, parmi les Vietnamiens, toutes sortes d'opposants au régime du président Diem, allant des libéraux jusqu'aux rebelles en armes, sans oublier les bouddhistes. Pour un journaliste, travailler dans un tel environnement signifiait être constamment en alerte, aller sans cesse sur le tas, contacter sans cesse ses sources et en développer de nouvelles, observer, interroger, vérifier, oser et être prudent tout à la fois. Car un journaliste peut être aussi une proie facile s'il n'y prend garde : certains peuvent chercher à se servir de lui ou lui créer des ennuis lorsque sa copie s'avère par trop gênante. Etre journaliste dans un pays en proie à des opérations de guérilla, cela signifie enfin s'exposer à des dangers. Tout cela rendait ma tâche passionnante. Une tâche à laquelle je faisais face de mon mieux en l'absence d'un bon co-équipier au bureau et face à la forte concurrence de journalistes américains avantagés par le fait que leur pays était implique dans la guerre. Une tâche où je me sentais exposé et où je me savais surveillé, voir espionné, aussi bien par les autorités en place que par ses ennemis. A la maison, les domestiques "faisaient nos poubelles" et récupéraient même les cartons d'invitation périmés. Au bureau, ai-je appris bien plus tard, un employé vietnamien communiquait aux Vietcongs l'essentiel de ma copie envoyée à Paris. Et puis des pièges me furent tendus, tel cette offre faite par un officier vietnamien lors d'un voyage en province de l'accompagner dans un bouge pour y fumer de l'opium. Une photo compromettante est si vite prise ! Tel encore la visite au bureau d'un soi-disant membre de l'ancienne famille impériale venu solliciter une aide financière et dont une âme charitable bien placée m'avertit de me méfier au plus haut point. C'est naturellement avec le gouvernement de Diem, mais aussi avec l'ambassade de France, que j'eus le plus de difficultés, ces entités estimant que certaines informations ne doivent pas être rendues publiques. Les américains par contre se montrèrent généralement assez ouverts. Voici, à titre d'exemples, quelques unes des principales difficultés que j'eus avec le gouvernement de Saigon et l'ambassadeur de France. Une guerre de guérilla est faite d'escarmouches, d'attaques diverses, géographiquement éparses. Aussi, lorsque l'information est limitée, est-il pratiquement impossible d'avoir une vue d'ensemble de la situation militaire et de son évolution. Lorsque j'arrivais à Saigon, c’était le cas : le gouvernement se bornait alors à publier un communiqué militaire quotidien relatant, à son avantage naturellement, une série d'accrochages ou d'attaques isolées. L'idée me vint d'essayer d'exploiter ces communiqués. Estimant qu'ils étaient tous à peu près également en dessous de la vérité, je pensais que leur compilation sur une période donnée ferait ressortir des "tendances", ce qui s’avéra exact. Je me servais alors de ces résultats, ainsi que des autres informations que je pouvais obtenir, pour faire tous les mois un papier sur l’évolution, en termes plus relatifs qu'absolus, de la guérilla au Vietnam. Le gouvernement en prit-il ombrage ? Toujours est-il qu'il cessa brusquement quelques mois plus tard la publication de son communiqué militaire quotidien ! Je me tournais alors vers d’autres sources d'information et en particulier vers un personnage étrange qui passait pour l'un des porte-paroles du président Diem. Je le harcelais notamment pour qu'il me fournisse un bilan chiffré de la guerre avec les Vietcongs. Un jour, il me tendit une photocopie d'un document qui répondait à mes désirs. Citant des sources "bien informées" car il m'avait interdit de le citer, j'en fis aussitôt une longue dépêche que j'envoyais à Paris. Ce soir la, en rentrant d'un dîner officiel, je reçus un coup de téléphone du ministre de l'action civique (cf guerre psychologique) me demandant de venir le voir pour une affaire grave, le lendemain à 6 heures du matin ! Il me reçut fort courtoisement, m'offrit une tasse de café et me dit à peu près ceci : "Michau, vous avez envoyé hier un bilan de la guerre qui a rendu fou le président Diem. Il est furieux contre moi, car il m'accuse de vous avoir donné les informations qu'il contient. Alors, pour me sortir de ce mauvais pas, vous allez me dire qui vous a renseigné, sinon cela va aller très mal pour vous. "Arguant du secret professionnel et de la parole donnée, je lui répondis que je ne pouvais dévoiler l'identité de la personne en question qu'avec son autorisation. Il me donna jusqu'à midi pour l'obtenir. Dans la crainte être suivi, je fis un grand tour dans Saigon avant d'atterrir chez mon informateur qui, à ma surprise, refusa net à ce que je dévoile son identité au ministre. Je compris alors que je me trouvais au milieu d'une bagarre sérieuse entre deux collaborateurs du Président Diem et qu'il me fallait devoir sauver ma peau, car le ministre de l'action civique était loin être un enfant de coeur ! A midi, je retournais le voir. Il m'offrit un whisky, j'en avais bien besoin ! Je lui rapportais le résultat négatif de ma démarche. Il proféra alors des menaces plus précises à mon endroit, ce à quoi je répondis en entrebâillant la porte à une démarche très orientale : petit à petit, je lui fis comprendre que ce était pas un militaire qui m'avait renseigné, mais quelqu'un qui, comme lui, était proche du pouvoir. Je fis tant et si bien que, sans livrer de nom, il sut qui m'avait renseigné. Alors, il m'envoya chez le ministre de l'information pour rédiger avec lui un démenti forcément vaseux, de ma dépêche. Je l'avais échappé belle. Quelque temps après mon arrivée dans la capitale sud-vietnamienne, l'ambassadeur de France m'invita à déjeuner dans sa résidence. A l'issue du repas il me prit à part et me donna à entendre qu'il aimerait, si possible, voir mes dépêches avant que je ne les envoie ! Ne souhaitant pas de confrontation, je restais évasif mais m'arrangeais pour lui faire savoir indirectement que mon patron était le directeur de l'AFP et non le ministre français des affaires étrangères ! Nous parvinrent ultérieurement à modus vivendi fragile : chaque fois que j'obtenais une information importante, je pouvais la lui communiquer à l'ambassade. Il me recevait alors toutes affaires cessantes et nous échangions alors nos vues sur l'événement. Mes rapports avec l'ambassade de France n'en demeurèrent pas moins parfois très tendus : par deux fois, celle-ci me menaça d'expulsion du Vietnam Sud ! La première fois fut lorsque je fus accusé d'avoir porté un grave préjudice au directeur de la plantation Michelin en publiant une dépêche relative à un acte de guérilla commis sur cette plantation. Je m'en tirais en prouvant que la dépêche incriminée avait été rédigée sur la foi d'un communiqué vietnamien officiel et d'une déclaration d'un représentant de la compagnie Michelin à Saigon ! Ce dernier dut passer ensuite un mauvais quart d'heure pour ne pas avoir su tenir sa langue ! Une autre fois, l'ambassadeur de France me convoqua pour me dire que si je persévérais à me faire l'écho des attaques et rumeurs désobligeantes parues dans la presse locale à propos de Mme Nhu, la belle soeur fort influente du Président Diem, il me ferait reprendre le chemin de Paris ! M. Lalouette, je l'appris par la suite, était très proche des Nhu. A l'occasion de l'affaire de "l'agent orange", un défoliant chimique utilise par les américains dans la guerre contre les Vietcongs et considéré comme très toxique pour l’être humain, je fus accusé publiquement par le ministre de l'action civique (sic) et par un porte parole de l’armée américaine de faire le jeu des communistes ! Ces accusations, qui heureusement n'eurent pas de suites pour moi, furent portées lors de conférences de presse où Vietnamiens et Américains s'efforçaient de faire admettre que l'agent orange n’était pas nocif. J'étais intervenu pour faire remarquer que les désherbants relativement anodins vendus aux États-unis portaient la mention : " Produit toxique. Se laver à grandes eaux en cas de contact avec la peau". La suite, hélas, devait me donner raison : il s’avéra en effet que l'agent orange causait même des malformations congénitales. Il m'arrivait parfois de prendre une petite revanche sur les autorités. Ce fut le cas notamment lorsque Le Général commandant la place de Saigon annonça lors d'une conférence de presse que l’état de siège, instauré lors de l'agitation bouddhiste, allait bientôt être levé. Le Général avait fait valoir que le calme était revenu dans le pays et que dans plusieurs grandes villes il y avait eu des manifestations "spontanées" de soutien au gouvernement. Aucune manifestation de ce genre n'avait toutefois encore eu lieu à Saigon où l'agitation bouddhiste avait été la plus virulente. Alors, je demandais au général que je connaissais bien : "Quand aura lieu la manifestation de soutien de Saigon". Emporté par son élan, il me répondit : "Samedi prochain !" Je jouais également un mauvais tour à l'ambassadeur de France. Mes enfants m'avertirent un soir qu'ils n'auraient pas cours le lendemain, les quelques 250 enseignants français présents au Vietnam ayant décidé de se mettre en grève pour appuyer leurs revendications salariales. De bonne heure le lendemain matin, l'attaché de presse de l'ambassade me convoqua pour me dire que M. Lalouette souhaitait que je ne publie rien sur cette grève. Naturellement, je n'en fis rien et l'ambassadeur ne m'adressa pas la parole pendant deux semaines !
5) Les opérations militaires On ne peut couvrir une guerre, même quand il s'agit d'une guerre de guérilla, sans aller de temps à autre sur le terrain. Or, à mon arrivée à Saigon, les autorités vietnamiennes refusaient que des journalistes accompagnent leurs troupes lors des opérations qu'elles menaient. Dans un souci évident de propagande, elles se bornaient de temps à autre à inviter quelques journalistes à se rendre, après coup seulement, sur les lieux d'un accrochage qui s’était soldé par un succès pour les troupes gouvernementales. Quelques mois plus tard, les choses changeaient radicalement à la suite de la décision prise par les États-unis d’accroître considérablement leur soutien logistique à l’armée sud-vietnamienne, en particulier dans le domaine des transports : le commandement militaire américain autorisait alors les journalistes à monter dans ses hélicoptères transportant des troupes vietnamiennes accompagnées de ses conseillers militaires, pour des opérations de nettoyage ou autres. Une fois à terre, il était difficile aux officiers vietnamiens de se débarrasser des journalistes débarqués. Ceux-ci pouvaient alors suivre l'opération à leurs risques et périls. Les visites organisées par les autorités vietnamiennes des lieux de leurs succès n'avaient qu'un intérêt limité et se déroulaient toujours selon le même programme. Amenés sur place en avion, hélicoptère etc., les journalistes assistaient à un briefing à la gloire des forces gouvernementales, puis étaient autorisés à visiter le lieu de l'accrochage et à défiler devant plusieurs rangées d'armes prises à l'ennemi et de cadavres de Vietcongs revêtus d'habits noirs de paysans. Les dépouilles des soldats sud-vietnamiens tués n’étaient pas visibles, car elles avaient déjà été évacuées. Le premier cadavre que je vis ainsi sur les lieux d'un combat me laissa une impression désolante : c’était celui d'un jeune garçon qui était mort adossé à un arbre, saigné à blanc par une blessure béante à l'haine. J'eus maintes occasions par la suite de m'aguerrir à la vue des morts sur le champ de bataille. Je conserve toutefois un souvenir émouvant et artistique d'un cadavre dans une rizière que le transport militaire dans lequel j'avais pris place, éclaboussa d'une gerbe de boue : celle-ci enroba son le corps, en adoucit les angles et en fit, l'espace d'un instant, un gisant resplendissant sous le soleil. L'important renforcement du nombre des conseillers militaires et des moyens logistiques américains au Vietnam Sud commencé peu de temps après mon arrivée à Saigon eut lieu dans la plus grande discrétion. Washington voulait éviter que le statut de non belligérant des forces américaines au Vietnam Sud ne soit mis en doute, en particulier aux États-unis même Les porte paroles américains reçurent l'ordre de ne rien divulguer à leur sujet, allant même un jour jusqu'a déclarer tout ignorer de la présence dans le port de Saigon, évidente pour tous, d'un transport militaire charge d'avions ! Les mêmes porte paroles durent bientôt démentir les premières rumeurs selon lesquelles les forces américaines n’étaient pas toujours aussi neutres qu'on le proclamait dans un conflit qui opposait le gouvernement de Saigon aux Vietcongs. Autant que possible, l’arrivée de nouveaux conseillers militaires ainsi que le déchargement des navires apportant du matériel militaire s'effectuaient à l'abri des regards. De nuit toutefois, on pouvait à Saigon entendre le bruit de convois qui traversaient la ville, des convois composés de chasseurs aux ailes repliées, de blindés légers, de transports de troupe, de canons légers etc. Parallèlement, des bases aériennes américaines surgissaient ça et là dans le pays, véritables petites villes militaires avec ses quartiers d'habitation, ses entrepôts, ses ateliers et, aux abords des pistes, de nombreux hélicoptères et avions de toutes sortes. C'est à partir de ces bases que les journalistes pouvaient s'envoler pour suivre des opérations militaires menées contre les Vietcongs. Pour prendre part à une opération, il me suffisait d'en faire la demande aux autorités militaires américaines à Saigon. Un refus était rare et sous peu, un hélicoptère ou un petit avion m'emmenait depuis l'aéroport de Saigon jusqu'a une base aérienne américaine. Là, moyennant quelques dollars par jour (que je devais me procurer au marche noir !), j’étais hébergé aux mêmes conditions qu'un officier de passage. Si une opération était prévue, j’étais convié la veille à assister au briefing réservé aux pilotes. Là, un officier, cartes et photos aériennes à l'appui, indiquait les endroits où la présence de Vietcongs avait été repérée et où les hélicoptères débarqueraient les troupes vietnamiennes. Peu avant l'aube le lendemain, je montais dans l'un des dix à vingt gros hélicoptères "bananes", déjà pleins de soldats vietnamiens en armes. Dans un grand brassement d'air et de claquement des pales, le convoi d’hélicoptères s'envolait, accompagné de deux avions de reconnaissance et d'un chasseur-bombardier. L'atterrissage s'effectuait dans une rizière ou dans une clairière, parfois au milieu de tirs nourris qui ne duraient que quelques minutes. Une fois débarqué, je me sentais assez vulnérable : ma tenue civile beige tranchait nettement sur celle kaki des soldats et ma seule arme était un stylo. Je m'efforçais tant bien que mal de suivre un groupe de soldats, veillant à n’être ni le premier ni le dernier du groupe et à mettre mes pas dans les empreintes laissées par celui qui m'avait précédé, ceci afin de tenter de me prémunir contre le danger de mines et de pièges à retardement. Souvent, notre troupe ne rencontrait guère d'opposition et seulement des vieilles femmes et des enfants. La population active, composée de paysans et paysannes apeurés, se cachait dans la nature tropicale environnante. De même sans doute que les Vietcongs. Lorsqu'un paysan était débusqué, il était brutalement interrogé et s'il s'avérait qu'il pouvait être de connivence avec l'ennemi, son sort n'était guère enviable. Un pauvre bougre dans la poche duquel on avait trouvé une douille de fusil de guerre, fut ainsi froidement abattu devant moi, d'une balle dans la nuque. Le conseiller militaire américain auprès duquel je me trouvais appela son quartier général par radio. Je l'entendis dire dans son micro : "Contrairement à mon message précédent, il n'y à pas de prisonnier". Les opérations de ce genre, baptisées "search and destroy", étaient souvent assez peu payantes, mais souvent fort coûteuse pour les villageois. Il était pas rare que leurs paillotes soient incendiées par les soldats pour les punir de l'aide qu'ils apportaient, bon gré ou mal gré aux Vietcongs qui, souvent le jour et toujours la nuit, étaient les véritables maîtres des lieux.
J'assistais également aux efforts déployés pour anéantir, sans grand succès
d'ailleurs, deux zones où les Vietcongs étaient particulièrement bien
implantées. La première zone se trouvait à moins de 50 kilomètres au nord de
Saigon Il s'agissait en fait d'une véritable forteresse souterraine, très
étendue et datant de la guerre d'Indochine, située dans une plantation d’hévéas
retournée à état sauvage. Je visitais un jour cette zone. Précédé d'un tank et
survolé par un avion de reconnaissance, le transport blindé dans lequel j'avais
pris place s'arrêta dans une petite clairière ou l'entrée d'un tunnel avait été
découverte. Je sautais à terre pour y jeter un coup d'oeil mais je dû aussitôt
regagner la protection de mon véhicule, un Vietcong quelque part dans la forêt
nous ayant pris pour cible ! La seconde opération, dans l'extrême sud du pays,
avait pour but de nettoyer la forêt d'U Min dans la pointe de Camau. C'est une
région étrange traversée d'ouest en est par un très large canal, véritable bras
de mer. Une épaisse forêt alentour pousse dans des marécages d'eaux saumâtres,
ce qui, dit-on, rend le bois des arbres très solide et pratiquement
imputrescible. Le gouvernement de Saigon avait confié à sa marine le soin de
nettoyer la région, mais, malgré ses efforts, l'amiral qui commandait
l’opération ne put venir à bout de l'ennemi. était un homme charmant à la table
duquel je mangeais du chien pour la première fois de ma vie, une viande très
recherchée au Vietnam Nord dont il était originaire, mais qui me parut assez
fade. Il m'invita un matin à monter dans un petit "croiseur de rivière" armé
d'un canon à tir rapide et d'une ou deux mitrailleuses lourdes et nous
remontâmes le bras de mer à la tête d'un convoi chargé de troupes. Notre but
était, à 20 kilomètres du camp de base, un point d'accostage auprès duquel, la
veille, une bombe piégée avait été repérée et désamorcée. Arrivé sur place, un
détachement militaire auquel je me joignais fut débarqué et se lança dans la
forêt vierge sur les traces, encore très visibles, des Vietcongs qui avaient dû
poser la bombe. Mais ce fut peine perdue. De retour aux navires, le commandant
décida, à la fois sans doute pour sauver l'honneur et affirmer sa force,
d'envoyer au jugé une trentaine d'obus de mortier sur la forêt vierge d'où nous
venions ! La pointe de Camau, était aussi un peu le bout du monde : j'eus en
effet bien du mal à trouver un hélicoptère qui accepta de me prendre pour me
permettre de regagner une base américaine et, de là, Saigon, où ma femme et les
enfants étaient sans nouvelles de moi.
Je
n'eus jamais peur lors des opérations auxquelles il me fut donné de prendre
part, sauf une fois en hélicoptère "banane" dans lequel j'avais pris place et
qui survolait la Plaine des joncs au sud de Saigon avec sa végétation parsemée.
Il faisait beau, tout apparaissait calme et dans l'encadrement de l'ouverture
qui servait de porte, le mitrailleur scrutait attentivement les alentours, le
doigt sur la gâchette. Je ne sais ce qui se passa en moi, mais tout à coup je
réalisais que nous offrions une très belle cible pour un Vietcong qui se serait
caché dans un buisson. Sans doute en raison de mon impuissance virtuelle, mon
imagination s'emballa et je fus pris de tremblements pendant quelques instants,
avant que ma raison, appelée à la rescousse, me permette de me ressaisir.
J'eus la chance de passer quelques jours sur les Hauts Plateaux chez un planteur français et de découvrir la vie encore assez primitive des tribus montagnardes d'origine indonésienne qui peuplent cette région. Ce planteur rencontré à Saigon était un homme cultivé et féru d'archéologie qui, ultérieurement, devait être appelé à prendre en charge l'entretien des temples d'Angkor, au Cambodge. Il m'invita à lui rendre visite dans sa plantation, distante de quelques 300 kilomètres au nord-est de Saigon Sur son assurance que la route était alors relativement sûre, je pris le risque de me rendre chez lui au volant de la voiture de l'AFP. Arrivé dans le courant de après midi, je fus bientôt entraîné dans la forêt tropicale par sa fille alors en vacances, une jeune sauvageonne d'environ 13 ans, pleine de vie et de grâce, et dont le teint basané indiquait qu'elle avait du sang montagnard. Parfois, elle s'arrêtait de courir, se mettait à l'écoute de la forêt, puis lançait un cri sonore et bizarre, comme pour prévenir de notre présence ou saluer un dieux forestier. J'appris par la suite qu'elle était issue d'un premier mariage entre mon hôte et la descendante d'un chef d'une tribu voisine et qu'elle étudiait chez les soeurs à Saigon. Mon hôte habitait un grand et charmant bungalow en bois, au centre de sa plantation et à quelque distance d'un village aux longues paillotes construites sur pilotis. Je passais deux jours chez lui qu'il occupa à me faire découvrir et vivre la vie locale. Sa plantation était une plantation relativement florissante de thé, café et poivre. Il me la fit visiter et me donna à entendre que pour ne pas avoir trop d'ennuis, il était parfois obligé d’être conciliant avec les Vietcongs. Il m'expliqua comment on procède chaque matin à la cueillette des feuilles de thé qui ont atteint la taille voulue, comment on les fait sécher pour obtenir du thé vert ou comment on les torréfie pour obtenir du thé noir. Mais surtout, il m'introduisit chez ses amis les montagnards qui, exception faite d'un pagne, vivent pratiquement nus et survivent d'un peu de culture et d'élevage, de cueillette et de pêche. C’était la première fois que je me mêlais à une population quasiment nue. Au début, on est tout étonné et on regarde avec attention les anatomies offertes. Rapidement toutefois, on s'y habitue et bientôt on n'y fait plus attention. J'assistais à une partie de pêche dans une rivière voisine, peu profonde. Tout le village y prenait part et tout le monde était dans l'eau. Un groupe maintenait tendu en arc de cercle un grand filet en travers de la rivière cependant qu'un autre, loin en aval, remontait le courant en tapant sur l'eau avec des bâtons et des branches afin de pousser les poissons vers le filet. Arrivés à quelque distance de celui-ci, ceux qui en tenaient les extrémités commencèrent à se rabattre vers le centre afin de le refermer. Le filet et ses prises furent ensuite tirés à terre. Je vis également des montagnards construirent une de leurs longues paillotes sur pilotis avec les matériaux locaux : bois, lianes, herbes, feuilles de palmiers etc. Et je fus convié à une soirée au village. Aidé de mon hôte, je grimpais hardiment l'échelle rudimentaire qui donnait accès à une des longues paillotes où les montagnards accroupis en cercle bavardaient en buvant du vin de riz peu alcoolisé cependant que leurs femmes leur préparaient en silence des cigarettes de tabac vert, pleines de sueur et d'âcreté. On venait de mettre en place un tonnelet où le riz avait fermenté. Celui-ci passa de mains en mains, chacun en aspirant longues gorgées à l'aide d'une branchette creuse qui allait chercher le liquide âcre au fond du récipient. Dans cette scène primitive, le monde moderne avait tout de même sa place : une bouteille vide de Coca Cola servait parfois à verser de l'eau par le haut du tonnelet pour récupérer le maximum d'alcool possible. Je dus boire pas mal car un des souvenirs que je garde de cette soirée est la fréquence de mes déplacements jusqu'a la porte d’entrée pour vider du haut de son échelle d'accès une vessie qui se remplissait trop vite ! Lors d'un autre voyage sur les Hauts Plateaux, je fus reçu par l'évêque catholique de Kontum, un français qui m'apparu non seulement comme un sage, mais aussi comme l'ami des montagnards, l'ennemi des Vietcongs et certainement pas un admirateur du régime de Saigon Avec sa grande connaissance et sa longue expérience de l'Indochine, il me prédit que les communistes finiraient par l'emporter. Il devait succomber peu après le succès de ces derniers.
7) Trois séjours bien différents au Cambodge Quelques mois après mon arrivée à Saigon, il m'apparut nécessaire d'aller au Cambodge qui faisait partie de ma juridiction : le prince Sihanouk qui gouvernait le pays s’était plaint en effet de ce que la copie du bureau de l'AFP à Saigon était souvent anti-cambodgienne ! Arrivé par avion à Phnon Penh, le ministère de l'information m'indiqua que Monseigneur était en province. Il me proposa d'aller l'y retrouver le lendemain à Bokor, une petite localité du sud du pays établie sur une hauteur dominant le golfe de Thaïlande. Monseigneur devait y inaugurer un casino-hôtel datant du temps de la colonisation française, qui venait d’être entièrement rénové. Accompagne de deux responsables du ministère et d'un journaliste américain de passage nous gagnâmes par la route la petite ville de Kampot, non loin de Bokor, où nous passâmes la soirée à danser sur de la musique cambodgienne avec des entraîneuses. En rentant à notre hôtel, quelle ne fut pas ma surprise et celle du journaliste americain de trouver deux de ces charmantes entraîneuses dans notre lit ! De bonne heure, le lendemain matin, nous étions à Bokor où dignitaires cambodgiens et étrangers attendaient l’arrivée du chef de l’état. La femme de l'ambassadeur de France, sans doute une bonne mère de famille, tranchait sur le reste de l'assistance : elle tuait le temps en tricotant un chandail ! On me présenta au prince Sihanouk, très fier de son nouveau casino. "Ah, c'est vous Michau qui nous envoyez de la mauvaise copie sur le Cambodge", me dit-il avec un demi-sourire énigmatique. Je lui rétorquais que je ne faisais que rendre compte de ce que les autorités et la presse de Saigon disaient de son pays et ce, non pour être désagréable, mais pour son information et celle de son gouvernement. Il parut sensible à ma présence et satisfait de mon explication. Après un déjeuner royal, il convia avec superbe ses hôtes à visiter une plantation de fraisiers attenante au casino, une rareté sous les tropiques. Monseigneur se pencha sur une touffe de fraisiers, puis sur une seconde touffe, en écarta les feuilles mais ne put trouver une fraise à m'offrir. Furieux, il allait demander des explications à son ministre de l'agriculture pour lui demander des explications lorsque deux jeunes et jolies cambodgiennes s'approchèrent de lui avec deux paniers remplis de belles fraises rouges. Toutes les fraises avaient été cueillies le matin même pour éviter à Monseigneur et à ses hôtes d'avoir à se baisser ! Sur le chemin du retour, je m'arrêtais à Phnon Penh, une charmante capitale sur les bords du Mékong dont le style des temples rappelle celui des temples de Bangkok, puis me rendais à Sim Reap afin de découvrir les majestueuses ruines d'Angkor qui, alors, se trouvaient en dehors des circuits touristiques. Je les visitais donc seul, sans guide, et ce fut pour moi l'occasion d’une révélation. Le grand temple d'Angkor - celui que l'on visite - est surmonté d'une petite chapelle à laquelle on accède par un escalier raide, fait de pierres usées et glissantes de mousses humides. Arrivé en haut, je me trouvais devant une large ouverture au delà de laquelle il me fallut un moment avant de pouvoir discerner, dans la pénombre, une immense statue de Bouddha. Celui-ci arborait son traditionnel demi-sourire et son regard, passant bien au dessus de moi, allait se perdre au loin dans les vapeurs qui émanaient de la forêt tropicale surchauffée par un soleil éclatant. Contemplant l'énorme Bouddha, l’idée me vint tout à coup d'y superposer, par la pensée, une image du Christ souffrant sur la croix, symbole du christianisme. Alors, une différence fondamentale entre le christianisme et le bouddhisme m'apparut dans toute son ampleur : le christianisme est fondé sur l'acceptation de la douleur alors que le bouddhisme vise à la mettre de côté, voire à l'éliminer. Et je me demandais si cette différence n’était pas due, à l'origine, à des conditions de vie bien différentes : au Moyen Orient où le christianisme à pris naissance, il fallait en effet "gagner son pain à la sueur de son front", donc nécessairement souffrir pour pouvoir survivre ; à l'oppose, dans l'Asie du sud-est où le bouddhisme à fait son apparition, les conditions de survie étaient bien plus favorables en raison d'une végétation souvent luxuriante. Le ministre cambodgien de l'information était également le maire de Kep, une petite station balnéaire voisine de Bokor, dont il me vanta les mérites. Je décidais d'y venir en voiture avec ma femme et les enfants lors des vacances scolaires de fin d'année, car la route pour gagner Phnom Penh depuis Saigon était alors relativement sûre. Par prudence toutefois, avant de partir, j'installais deux petits drapeaux français à l'avant et à l'arrière de ma voiture. Notre appréhension fut grande jusqu'a la frontière. Mais, des celle-ci franchie, la tension dans la voiture tomba brutalement et fit place à la joie de pouvoir circuler enfin sans crainte, de jour comme de nuit, pour la première fois depuis plus d'un an ! Bientôt, nous prenions un petit chemin de traverse dans les collines et arrivâmes dans un endroit qui nous parut le Paradis : une fort jolie chute d'eau au milieu de la forêt tropicale. Oubliant tout danger, nous passâmes un bon moment à nous baigner. Notre séjour à Kep fut idyllique, l'hôtel tenu par des suisses où nous étions descendu était parfait et l'aventure se trouva même de la partie. Un matin en effet, nous louâmes pour la journée une petite jonque à moteur et son pilote pour aller passer la journée sur une petite île desserte. A l'heure du déjeuner toutefois, nous cherchâmes en vain les sacs contenant victuailles, passeports, argent etc. que nous avions laissés sur l'immense plage desserte Alors que nous nous baignions un peu plus tôt, une embarcation à voile était approchée de la plage ; l’idée me vint que ses occupants étaient peut-être emparés de nos biens. J'appelais notre pilote, lui exposait tant bien que mal mes craintes et aussitôt nous pourchassions l'embarcation suspecte. Bientôt rejointe et visitée, il s’avéra que mes soupçons n’étaient pas fondés. Finalement, nous découvrîmes nos sacs, passablement déchirés et à moitié vides, en lisière de la forêt vierge qui bordait la plage. Toutes nos possessions gisaient là, éparses, hormis les sandwiches pour notre déjeuner ! Les malfaiteurs n’étaient autres que des singes ! A la fin de nos vacances, le gérant de hôtel se refusa catégoriquement à ce que je règle ma note en m'expliquant que ma famille et moi-même avions été les hôtes du gouvernement cambodgien. Je n'appréciais guère cette manière de faire, contraire à mon éthique journalistique. Un
an plus tard, je me rendis en catastrophe au Cambodge pour couvrir, en l'absence
de notre stringer* local, une visite officielle inopinée du vice premier
ministre de la Chine communiste, Lou Cha Chi. Je trouvais Phnom Penh
pratiquement en état de siège, avec des tanks positionnés à certains carrefours.
Un ministre que je parvenais à joindre, m'expliqua que l'on craignait quelques
troubles à l'occasion de cette visite officielle. Nombre d'opposants au régime,
ajouta-t-il, ont d'ailleurs été fermement priés d'aller passer quelques jours
sur la côte. Monseigneur et son hôte étaient déjà partis en province et je les
rejoignais alors qu'ils visitaient le temple d'Angkor. M'apercevant, Monseigneur
abandonna un instant son hôte, vint vers moi et me dit avec un large sourire de
satisfaction que j’étais le premier journaliste occidental à venir couvrir la
visite de Lou Chao Chi. Le soir même, il me priait d'assister à une réception en
l'honneur de son hôte, puis à un spectacle de danses sur le parvis du temple
d'Angkor. La visite de Lou Chao Chi terminée, je me hâtais de regagner Saigon
par avion. Bien m'en prit, car j'appris par un collègue que peu après mon
départ, la police cambodgienne avait reçu l'ordre de m'arrêter. Le prince
Sihanouk, ajouta-t-il, est fou furieux après toi pour avoir écrit que Phnom Penh
était pratiquement en état de siège Les jours suivants, la presse cambodgienne
s'en prenait vivement à ma personne, m'accusant d'avoir trahi l'amitié et la
confiance du Cambodge à mon égard.
8) Une histoire d'éléphants
Une équipe d'un magazine français à grand tirage, composé d'un journaliste et
d'un photographe, fit irruption un matin dans mon bureau d'une manière assez
agressive. Non contents d'obtenir de moi un briefing sur la situation dans le
pays, ils demandèrent à avoir accès à ma copie, ce que je refusais fermement
malgré la menace d'une plainte de leur puissant hebdomadaire auprès de la
direction de l'AFP. Une dizaine de jours plus tard, je les rencontrais en ville,
un peu moins arrogants : les autorités vietnamiennes qui les avaient invités,
s’étaient bornés en effet à leur faire visiter plusieurs hameaux stratégiques
sans grand intérêt, c'est à dire des villages qui avaient été fortifiés pour les
soustraire à l'influence vietcong. Bref, ils n'avaient pas vu grand chose de la
guérilla. Je leur conseillais alors de s'adresser aux représentants des forces
américaines. Une semaine passa avant que je ne les revois. Ils étaient sur leur
départ et ravis car, me dirent-ils, grâce aux Américains, ils avaient pu aller
sur les Hauts Plateaux et y faire une photo "formidable" d'une patrouille à dos
d'éléphant ! Leur récit me laissa perplexe. A quelque temps de là, me trouvant à
mon tour sur les Hauts Plateaux, je tombais par le plus grand des hasards sur le
conseiller militaire américain auquel l’équipe du magazine français avait
demandé à pouvoir photographier une patrouille à dos d’éléphant. "Je leur
expliquais, continua-t-il en souriant, que ce genre de patrouille n'existe plus.
Pour leur faire plaisir toutefois, je me suis arrangé pour trouver un éléphant
et y faire grimper un soldat armé". Rentré à Saigon, je rédigeais sur un mode
léger une brève dépêche sur cet incident, espérant ainsi empêcher la publication
d'une photo truquée !
9) Ma femme et les enfants regagnent la
France La principale raison qui mit fin à mon séjour de deux ans au Vietnam vient du fait que ma femme ne se plut pas à Saigon. Dans les deux cas, elle était arrivée en s'attendant à trouver, notamment selon les descriptions et récits qui lui avaient été faits, des pays attachants et une vie facile. Et dans les deux cas, elle fut déçue. Malgré une vie sociale encore très agréable, Saigon n'offrait plus l'image idyllique qui avait été la sienne à époque de l'Indochine française. Ma femme avait par ailleurs du mal à supporter le climat tropical de Saigon, très chaud et très humide en particulier lors de la saison des pluies et l'insécurité due à la guérilla dans le pays sinon dans la capitale n’était pas sans la préoccuper.
L'AFP m'ayant fait parvenir des billets d'avion Saigon/Paris en première classe
pour Ma femme et les enfants, je les convertissais auprès d'une agence de voyage
pour leur permettre de rentrer en France, en seconde classe, sur un paquebot
français, le "Vietnam". Et comme cette opération me laissait encore un crédit,
il fut convenu que ma femme irait par avion passer quelques jours à Hong-Kong
chez des amis, puis à Tokyo. A Tokyo, elle embarqua sur le "Vietnam" à
destination de Marseille. Mes enfants la rejoignirent sur le paquebot à l'escale
de Saigon. Ce fut pour ma femme une sorte de croisière agréable avec des escales
à Singapour, Ceylan et à Suez. Ma femme eut notamment la chance de pouvoir
visiter le Caire et les Pyramides tandis que le "Cambodge" traversait lentement
le canal de Suez. Après ce qu'elle me dit plus tard, elle fit un voyage
magnifique et des plus agréables.
10) Seul à Saigon Seul à Saigon, je ne chômais pas car la situation politique au Vietnam Sud se compliqua brusquement. Une révolte bouddhiste, d'abord circonscrite à l'ancienne capitale impériale de Hue, gagna Saigon en mai ou elle prit une grande ampleur. Il me resta toutefois suffisamment de temps libre pour copier sur bandes un grand nombre de disques de musique classique empruntes à la discothèque de la radio française locale. Et aussi, pour avoir quelques aventures féminines ! Rentrant tardivement d'un dîner officiel, il m'arriva une fois à Saigon de faire monter une fille de joie Vietnamienne dans ma voiture, ce qui était pas sans quelque danger. Nous nous rendîmes chez elle dans les bas quartiers de la ville. Arrivé à sa paillote, elle parlementa à travers la porte close et au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit. Elle me conduisit alors dans une chambre où le lit était encore tout chaud de la chaleur des occupants que nous venions de déloger... pour la bonne cause ! Ma bonne étoile aidant, je n’étais pas tombé dans un guet-apens Vietcong et n'attrapais aucune maladie ! Durant les sept mois que je restais seul à Saigon j'eus deux liaisons avec des Vietnamiennes parlant le français La première était une femme de mon age originaire du Vietnam Nord qui tenait un magasin d'habillement et dont, un soir, je fracturais une cote lors d'une étreinte par trop serrée ! Nous en rîmes après coup tous les deux. L'autre était une jeune Vietnamienne du sud, fille d'un vieux politicien, sénateur local du temps de la colonisation française Elle était la plus jeune de ses nombreuses filles et, selon la tradition, totalement vouée au service de son père ! De toute évidence, cette jeune vierge, au demeurant sympathique et cultivée, avait décide de ruer un peu dans les brancards. Elle vint dîner de temps autre à la maison et nous fumes une liaison agréable et réciproquement réconfortante.
11) Un négatif dangereux Je me trouvais un soir dans un bar de Saigon seul à cote d'un américain en civil qui, manifestement s'ennuyait sec et avait déjà bu quelques verres. Il engagea la conversation, une conversation qui, au fil des whiskys, retint toute l'attention dont étais encore capable. Il me conta en effet diverses missions "dangereuses" qu'il avait effectuées en territoire Vietcong et, "à titre de preuve", me donna un négatif 24x36 en noir et blanc. Je le regardais par transparence et y vis trois soldats debout, un américain et deux Vietnamiens qui posaient comme pour une photo de famille. Par politesse, je murmurais un "très intéressant !" et glissais le négatif dans mon portefeuille. Bien reposé, le lendemain, je regardais à nouveau le négatif Au premier coup d'oeil, je retrouvais les mines réjouies des trois soldats. En regardant mieux, je découvrais enfin que les deux soldats Vietnamiens tenaient chacun par les cheveux une tête de Vietnamien fraîchement coupée !
Que penser, que faire ? Je n'avais aucun moyen de m'assurer de l'authenticité du
document, un document qui, s'il était vrai, valait sans doute de l'or ! Je me
disais aussi que la publication d'un tel document pourrait avoir de graves
conséquences politiques, et peut-être même mettre ma vie en danger. Alors je le
gardais par devers moi et en faisais cadeau, des années plus tard, à un très bon
ami américain à qui j'avais raconté cette histoire. Non sans avoir au préalable
fait faire un double du négatif.
12) La révolte bouddhiste L'éclatement de la révolte bouddhiste fut une surprise pour nombre d'observateurs, à commencer pour moi. La rébellion débuta dans le courant de mai à Hue, l'ancienne et fort belle capitale impériale, puis gagna rapidement Saigon où elle revêtit essentiellement la forme de manifestations religieuses en apparence, mais politiques en fait car dirigées contre l'absolutisme du gouvernement. Le Président Diem, un ardent catholique, accusa alors les bouddhistes de vouloir mener une guerre religieuse. Je n'avais alors aucun contact avec le monde bouddhiste Vietnamien qui, jusque la, avait brillé par son absence totale de la vie publique. La mort du pape Jean XXIII le 3 juin, me donna l'occasion de devenir "persona grata" auprès des dirigeants bouddhistes de Saigon Je m'enquis en effet de savoir si ces derniers avait envoyé un télégramme de condoléances au Vatican. Je ne sais si ma question fut considérée comme une suggestion. Le fait est que deux heures plus tard, un jeune bonze me remit la copie du télégramme que le clergé bouddhiste venait d'adresser au Vatican ! Le 10 juin, un premier bonze s'immola par le feu devant moi, à un carrefour de la ville où se trouvait l'ambassade du Cambodge où j'étais connu. J'y entrais et téléphonais la nouvelle au bureau. Malheureusement, il n'y avait à cette heure aucun circuit d'ouvert sur la France et ma dépêche qui aurait pu être un "scoop" ne put être acheminée que plusieurs heures plus tard ! C'était rageant. S’en suivit alors une période difficile pour moi. La pagode principale où le haut clergé bouddhiste avait établi son quartier général fut en effet cernée par une brigade d'élite de l'armée. Je fus l'un des rares journalistes qui osa franchir quotidiennement ce barrage sous les regards menaçants des soldats en armes pour "aller aux nouvelles" et éventuellement en donner. Mes entrevues avec les bonzes supérieurs se déroulaient au sommet de la tour de la pagode, sans doute par mesure de sécurité. Dans la nuit du 21 au 22 juin, l'armée prit d'assaut la pagode principale. Quelques bonzes réussirent à s'enfuir, les autres furent jetés en prison. L'affaire bouddhiste, comme on l'appelait, avait ému l'opinion internationale et les Nations Unies décidèrent d'envoyer une commission d’enquête sur place. Durant son séjour à Saigon, on frappa un soir à la porte de mon domicile : c’était deux bonzes dans la clandestinité. Ils étaient porteurs d'un dossier qu'ils me prièrent, si j'en avais l'occasion, de remettre à la délégation des Nations Unies avec laquelle les journalistes n'avaient encore eu aucun contact. L'occasion se présenta quelques jours plus tard sous forme d'une invitation à un cocktail officiel organisé à la veille du départ de la délégation. Je pris le dossier, heureusement peu épais, et le cachais sous ma veste. Je dus passer plusieurs barrages de soldats en armes postés à l'entrée et dans les couloirs du grand hôtel où le cocktail avait lieu. Arrivé dans la salle de réception noire de monde, je découvris non sans peine le chef de la délégation des Nations Unies et, comme dans un roman d'espionnage, lui remettais le document dans les W. C. ! L'affaire bouddhiste se termina le 1er novembre par un coup d'état militaire encouragé par les États-unis, un coup état qui se solda par la liquidation physique du président Diem et de son frère, Nhu, éminence grise du régime. A la fin de la matinée de ce 1er novembre, je m'étais rendu à l'aéroport de Saigon pour tenter d'obtenir, avant son départ, une déclaration du commandant de la 7eme flotte américaine (Pacifique). Celui ci, venu pour une importante entrevue avec le président Diem, se refusa à faire la moindre déclaration Il avait le visage particulièrement grave. Il faisait fort chaud et quand il fut parti, j'eus, je ne sais pourquoi, l'impression qu'une chape de plomb tombait sur Saigon. Je rentrais à la maison et alors que je prenais un rapide déjeuner, à ma surprise quelques coups de feu assez proches retentirent. Le calme revenu, je pris la voiture pour aller voir en ville ce qui se passait. Il n'y avait personne dans les rues. Soudain, j'aperçu un tank qui venait sur moi et je montais sur le trottoir pour le laisser passer. Les choses commencent à devenir sérieuses, pensais-je. Je rentrais chez moi pour découvrir que le téléphone était "mort". Par moments, des coups de feu crépitaient dans les environs. Alors, je gagnais l'ambassade de France, proche, où l'on me confirma qu'un coup d'état militaire était en cours. Le chargé d'affaires dont j'étais devenu l'ami, m'autorisa à envoyer quelques brefs télégramme par la radio de l'ambassade à l'AFP via le Quai d'Orsay. Ce fut un travail majeur car il fallait coder mes textes à l'aide d'un grand livre. Je ne sus jamais si mes télégrammes arrivèrent au siége et quand ! Le lendemain matin, tout était consomme ; sur les grandes artères, les soldats et la foule célébraient la chute du gouvernement. Quelques jours plus tard, je commençais les préparatifs de mon déménagement ainsi que ceux de la passation de pouvoir à mon successeur. Ce dernier accepta de garder notre chienne Kaya que je voyais mal dans un appartement à Paris ! Début décembre, je quittais le Vietnam Sud par avion pour une visite de quelques jours à Hong Kong sur l'invitation de Vital Sakarenko et son épouse. Vital, qui dirigeait alors le bureau de l'AFP à Hong-Kong, avait été mon "maître" à mes débuts à l'AFP/Londres. Puis je prenais la direction de Paris non sans faire escale à Téhéran pour "y prendre l'air" et acheter un peu de caviar pour mes parents et passer quelques jours agréables à Beyrouth.
Simon Michau - 2005
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